Terres Inconnue


Points de vue

Justine, Aline et les affres du télétravail

agrigente nicolas de stael

EPISODE 1
A 9h00, Justine, après avoir pris sa douche et son petit déjeuner s’installe dans son salon, allume son ordinateur, et se connecte à la réunion d’équipe programmée par la boss chaque matin. Elle appréhende ce moment, car il lui faudra montrer qu’elle est attentive, réveillée, et disponible. Et pourtant, c’est dur. D’abord, le premier confinement lui a fait réaliser à quel point son travail était important. Elle a réalisé qu’elle aimait l’espace lumineux et vaste de son bureau, rencontrer ses collègues qu’elle trouve tous sympas.
Là où elle habite, elle ignore tout de ses voisins, et n’est pas très en paix avec ceux du dessus à qui elle a fait remarquer, sans succès notable, qu’elle souffrait du bruit de leurs pas.
Alors c’est vrai que la petite fenêtre lumineuse où ses collègues sympas (et sa boss, pas méchante mais visiblement très stressée) apparaissent tous les matins la rassérène un peu. Mais cela ne suffit pas à faire sauter l’impression de tunnel dans laquelle elle se sent pour le reste de la journée, où il faut produire, se connecter aux plateformes, envoyer les résultats de son travail. Ça la crispe et elle ne s’offre pas beaucoup de pauses. A la fin de la journée, elle ne sait faire qu’une chose : appeler sa copine et collègue Adèle, papoter au téléphone, et se brancher sur sa PS4 pour décharger le stress.
Elle sait pourtant qu’il lui faudrait aller prendre l’air, car elle étouffe dans son appartement de 18 m2, mais c’est au-dessus de ses forces.

C’est vrai que sa boss lui a dit que la boîte pouvait lui accorder de venir au bureau 3 fois par semaine, si elle souhaitait sortir de chez elle, mais elle n’arrive même plus à faire son jogging qui lui faisait du bien. Sa maison est à la fois son cocon et sa prison.


EPISODE 2

Sa boss, elle, s’appelle Aline. Elle a trois enfants, travaille dans son salon parce que son mari a squatté le bureau. Et, en mars, ses journées étaient un cauchemar : suivre le travail des enfants, de ses collaborateurs, vérifier que son mari faisait sa partie de travail domestique, sans parler des appels à ses parents pour s’assurer que l’aide ménagère était une aide pour eux et pas une charge.
Ses vacances ont consisté à dormir, dormir, dormir (et laisser les enfants à sa belle-famille).

Ce poste, elle s’est longtemps battue pour l’avoir. Et elle tient à le garder. Alors elle enchaîne et même si les réflexes du mois de mars sont vite revenus dans son équipe, elle ne s’y habitue pas.
Il faut redoubler d’effort pour inciter les collaborateurs les plus passifs à se mettre au travail, et réduire le rythme de ceux qui travaillent encore plus à la maison qu’au bureau. C’est épuisant, et elle a peur d’atteindre une limite de compétence.

Elle a besoin d’autres idées, pour savoir comment s’y prendre, parce que tout ce qu’elle a appris en cours de management au début de sa carrière, elle voit bien que ça ne marche plus : convoquer une collaboratrice dans son bureau pour une explication de fond suite à un accrochage avec son collègue dans l’open-space. Rappeler à un autre qu’il n’a pas fait ses heures et qu’il doit se rattraper. Célébrer la signature d’un contrat grâce à l’implication d’un des membres de l’équipe, pour motiver les autres à en faire autant. Jouer la colère devant toute l’équipe réunie, suite au départ d’un gros client pour cause de retard de livraison, alors qu’elle se sent elle-même coupable…
Mais ça ne marche plus. Elle se doutait que les techniques apprises lors de sa formation initiale ne marchaient plus, déjà avant le premier confinement, mais là, c’est encore plus criant.

Elle a bien tenté une formation « management en télétravail », qui a consisté à faire le tour de tous les outils disponibles pour piloter son équipe, rester en contact, suivre les résultats de la production. C’est sympa, elle a découvert des trucs dont elle ignorait tout, a vraiment fait tomber son appréhension vis à vis de ces outils.
Et pourtant elle se sent encore démunie.


EPISODE 3

Alors c’est vrai que de premières pistes ont été ouvertes depuis mars. Les patrons ont décidé de se former à l’innovation, après la période du confinement. Et sont revenus plein d’idées pour changer de méthode.
Constatant que les collaborateurs ne souhaitaient plus vraiment revenir au bureau ils ont dit à quel point c’était important de se faire confiance, de s’appeler quotidiennement pour s’assurer que chacun allait bien.
Et puis il y a eu le séminaire de septembre, où les équipes, réunies par groupes de 10 connectées entre elles par visioconférence, on pu dire qu’elles était attachées au projet de l’entreprise et galvanisés par la confiance  des patrons sur l’avenir.
Elles avaient pu partager entre elles à quel point les clients étaient heureux de compter sur leur présence en cette période de crise.
Chaque équipe était repartie avec l’idée d’organiser des mini-séances de créativité pour faire évoluer les pratiques.

Cela dit, Aline sent bien que ce n’est pas tout à fait en ligne avec le rapport qu’elle reçoit tous les soirs sur les temps de connexion de son équipe, le nombre de documents produits et déposés. Et elle veut bien prendre des nouvelles de chacun, mais appeler les 10 membres de son équipe, rien que ça, ça prend déjà toute la matinée. Et elle voit bien que parfois elle dérange, que parfois aussi, on ne lui dit pas tout.
Comment entretenir cette confiance dans l’avenir et dans l’équipe qui était revenue en septembre ? Comment s’offrir le temps qu’il faut pour être vraiment attentive à l’état de chacun ?
Elle se pose de multiples questions : Comment garder ce qui marchait bien jusqu’à maintenant, mais en intégrant les contraintes et les points positifs du télétravail ? Comment organiser une véritable entraide entre les collaborateurs ? Finalement, c’est quoi la qualité de vie au travail, quand l’espace du travail et l’espace domestique se confondent ?
Comment « faire corps » ensemble pour faire face ensemble, et créer un repaire commun qui fasse repère ?

 

Agrigente, Nicolas de Staël (1913-1955)

 



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