Terres Inconnue


Points de vue

La transformation et le chaos

Tout système subissant un choc passe par une période de transformation qui l'amène à changer d'état. Otto Scharmer1 a décrit de façon détaillée les étapes de la transformation dans sa théorie de la U Curve. Je souhaite étudier ici plus en détail la phase centrale de la transformation qui se situe entre le lâcher-prise (letting go) et le début de la renaissance (letting come). C'est un moment de désordre, de perte de repères entre l'ancien et le nouveau monde qui, dans certains cas, conduit à un moment de chaos.

Dans la période précédent cette phase, de nombreux freins peuvent empêcher le système de descendre dans la phase chaotique : le jugement (voix de la tête), le cynisme (voix du cœur) et la peur (voix des tripes). Tous ces freins peuvent empêcher le système de se transformer en profondeur. Et, après tout, pourquoi pas, si le système n'est pas capable de supporter cette phase de chaos, qui se transforme alors en chamos, c'est-à-dire en chaos destructeur.
Pourtant, quel dommage de ne pas aller au bout de la transformation, de ne pas en cueillir tous les bénéfices, de s'arrêter au milieu du chemin. Car entre le chaos et l'ordre, se situe le « chaordre », un lieu où la vie innove, où les choses sont suffisamment flexibles pour que de nouvelles solutions apparaissent.

En tant qu'accompagnateur d'organisations vivant des transformations, ce passage m'interroge : quelles sont les conditions qui permettent de plonger ? Quelles protections, quelles autorisations sont nécessaires pour pouvoir faire le chemin ? Jusqu'où ne pas aller (pour être allé à Haïti, j'ai touché du doigt le traumatisme qui consiste à voir sa maison passer du statut de cocon protecteur à celui de piège mortel) ? En quoi je freine mon client parce que je ne suis pas capable moi-même de plonger ?

J'ai eu la chance de pouvoir explorer cette question dans de nombreux lieux de ressourcement (ALIA, EVH, EKR France2, avec mes pairs, mes clients, ...). Je vous livre ici quelques-unes de mes conclusions, avec beaucoup d'humilité tant ce domaine est complexe et demande d'avoir la sagesse de ne pas se poser en sachant. Ce qui s'est passé au Japon nous montre bien qu'il est difficile de prétendre avoir tout prévu !

  • D'un côté le chaos fait peur, mais il a aussi un côté hypnotique, attractif, comme quand on a le vertige et qu'on a en même temps peur du vide et envie de s'y jeter. Autant la peur peut nous retenir de vivre une vraie transformation, autant la fascination peut nous entraîner dans une transformation radicale, voire hors limites (comme, par exemple, certains SDF qui sont tellement loin de la société qu'ils refusent toute aide).
  • La notion de chaos questionne celle de contenant, d'enveloppe (ex. : les centrales nucléaires et leurs enceintes de confinement) : il ne faut pas aller plus loin qu'une certaine limite au risque de faire céder l'enveloppe (burn out, explosion, traumatisme, etc.). C'est le lieu de l'équilibre à trouver entre protection (qui est différent de empêcher) et permission (qui n'est pas permissivité). Chaque système, chaque personne (les équipes, le patron, le groupe, etc.) a sa propre enveloppe, plus ou moins solide, avec plus ou moins de failles.
  • L'expérience nous mène à croire que chaque système possèderait sa propre capacité et connaissance de ce qui est bon pour lui : il saurait comment se soigner. Elizabeth Kubler Ross disait : « Trust the people, Trust the process ». D'où la question pour l'accompagnant : dans la période chaotique, vaut-il mieux intervenir ou laisser le système trouver sa propre solution ?
  • Le recul : dans ces moments de chaos, il faut absolument garder un regard extérieur. Souvent, l'accompagnateur est plongé avec les équipes au milieu du désordre. Même s'il a un certain recul car il ne fait pas partie du système, il est touché par la déstabilisation qui l'entoure. Lui aussi doit se faire accompagner pour être éclairé sur les options à prendre, les conseils à donner aux acteurs, les points d'acupuncture à actionner, les signaux positifs, la profondeur des enjeux (est-ce que ça vaut bien la peine ?) et les options de sortie. Prétendre accompagner seul un collectif est une illusion.
  • Celui qui est « au front » avec le client a avantage à faire un travail sur soi pour développer sa propre enveloppe personnelle. Il devra apprendre à être gentil et doux avec lui-même, savoir accepter sa vulnérabilité, comprendre que cette phase peut être douloureuse, voire violente et pourtant juste, trouver au fond de lui ses points de solidité inconditionnels, savoir être présent afin de laisser émerger ce qui doit advenir.
  • Tant que ça bouge, c'est OK ! Le chaos devient une situation devient très désagréable s'il semble s'installer de façon permanente. Dans ce cas, il sera pertinent de donner des impulsions pour faire réagir le système ; même si ceci conduit parfois à des retours en arrière, à une vibration entre différents états.

De fait, le chaos c'est la vie ! Sans cette belle expérience, comment sortir de nos croyances limitantes, de nos certitudes héritées du passé qui nous conduisent à faire toujours plus ou mieux (par ex, passer du cauchemar au rêve). Alors que au-delà du monde connu, se profile la vraie vie qui nous pousse à faire autrement (sortir du rêve et s'éveiller). Finalement, nous sommes tous encore vivants !

1 : http://www.ottoscharmer.com/
ALIA
: http://www.aliainstitute.org/
EVH : entreprises vivantes pour et par des hommes vivants - site en construction
EKR : Elisabeth Kübler-Ross France : http://ekr.france.free.fr/