Terres Inconnue


Points de vue

La confiance et le petit diable

Cette semaine j’ai reçu deux messages de confiance de deux clients qui travaillent avec nous sur un projet stratégique de taille.

Ma première réaction a été l’étonnement, suivi de près par la petite voix intérieure qui disait « es-tu sûre qu’il parlent de toi ? Qu’ils ne se trompent pas de personne ? »
Ensuite j’ai senti très fortement la responsabilité qui en suivait. J’ai senti que si le projet, pour une raison ou pour une autre, ne réussit pas, je serai la première à être éjectée.
Je résume la séquence de mes émotions : étonnement, gratification profonde et puis crainte.

Une fois mes rendez-vous terminés, dans le calme du taxi, j’ai réfléchi sur mon positionnement professionnel en tant que coach/consultant, qui accompagne les changements organisationnels et culturels au sein des entreprises.

Tout d’abord, je me suis dit que ma peur était plus que bienvenue, considérant l’impact des actions que j’accompagne (sur 1000-5000 personnes) et que, de plus, je suis rémunérée pour assumer une partie des responsabilités du projet.

Ensuite j’ai réalisé que ma position comportait un sacré pouvoir : le client connaît son objectif, son organisation. Mais il n’a jamais expérimenté les techniques et les processus que nous lui proposons. Il s’opère ainsi une sorte de déséquilibre des parties, dû à une dépendance momentanée du client par rapport au coach.

Et là ma crainte a augmenté, je me suis fait peur toute seule. Tous les clignotants rouges du tableau de bord de mon cerveau se sont allumés : « attention à ce que tu fais, attention à comment tu le fais et surtout attention à ne pas te dorloter même pas un instant dans l’idée que tu es indispensable ».
Et j’ai touché avec ma main le vrai petit diable du consultant/coach : maintenir la dépendance du client qui « ne sait pas » le plus longtemps possible. C’est sûrement gratifiant, ça remplit le verre de l’ego qui, par définition, n’est jamais assez rempli.

Heureusement que de l’autre côté il y a le petit ange de l’éthique professionnelle. Mais, au-delà des mots, pour moi il y a autre chose de plus important : le respect profond pour ces personnes qui souhaitent que l’organisation évolue et qui se donnent corps et âme pour atteindre l’objectif. Qui suis-je par rapport à elles ? Un coach/consultant qui leur donne des idées innovantes. Point c’est tout. Et, au-delà du projet, quel est ma vraie valeur ajoutée ? Ma mission ? C’est quelque chose qui, à mon avis, va au-delà de la réussite ou pas de l’objectif : elle consiste à les aider à penser à 360°, à être critiques dans le sens positif du terme et à avoir de la répartie, de l’autocritique, à découvrir que leurs atouts vont au-delà de leur imagination, à devenir autonomes.

Autonomie du client, du point de vue du consultant, correspond à : je ne suis plus indispensable, donc je ne vais plus gagner de l’argent : l’être et l’avoir, un beau morceau, dense de signifiants. Nous aussi, on est humains.
En effet, je pense que le défi majeur qu’on doit relever dans notre métier consiste en la capacité à bien distinguer entre ce qui nous appartient et ce qui appartient au client : ce n’est pas parce qu’on donne des idées qu’elles nous appartiennent pour la vie. On les émet pour qu’elles évoluent selon la culture de l’entreprise cliente.

Et, dans une logique plus d’introspection, je crois que la capacité à se séparer du client au bon moment, fait partie intégrante de notre métier. Et c’est encore plus difficile à faire quand il y a de l’estime, une complicité, une vision commune et une éthique profonde sur la manière dont on doit mettre en œuvre les idées.
Si je pousse mon idée à l’extrême, je dirais même que, si l’on n’est pas capable de passer ce cap, il serait mieux de changer de métier.
Et paradoxalement, c’est précisément cette capacité à surmonter ce passage difficile qui fait que le client reste fidèle, les projets se renouvellent, coach et client grandissent ensemble, chacun dans la logique propre à son métier.

Je me rends compte combien il est nécessaire pour assurer son rôle de leader, pour assumer sa pleine puissance, de se donner du temps pour prendre de la hauteur, pour ne pas se laisser emporter par ses émotions (que ce soit l'enthousiasme ou la peur), et pour ne pas laisser son ego s'enivrer du pouvoir et du succès et de rester humble, ouverte et disponible.

AG